Rencontre Oecuménique au Foyer Protestant
Le dimanche 16 janvier 2011, les communautés catholique et protestante d’Aubervilliers ont anticipé la semaine de prière pour l’Unité des Chrétiens (du 18 au 25 janvier 2011) en se rassemblant au Foyer Protestant pour un office commun suivi d’un excellent repas où chaque convive était venu avec de quoi ravir le reste des participants. La Parole de Dieu, au coeur de cet office, était ce passage bien connu de l’évangile de Luc où des pèlerins, sur la route d’Emmaüs, rencontre le Christ Ressuscité sans Le reconnaître (Lc 24, 13-35). Inspiré par ce beau texte évangélique, le thème de la rencontre fut le suivant : la confiance en Dieu et la joie chrétienne face à la « sinistrose » ambiante… Tout un programme ! Merci à tous ceux qui ont participé à cette belle prière et à ce temps de convivialité.
Intervention de madame le Pasteur Christine Durand-Leis, Célébration de la Semaine de L’Unité
Le monde est triste. Il ne manquait plus que cet hiver si froid et de toute façon toujours si gris, pour que les français battent dans un sondage, le record de « moral à plat ». De toute façon, ils ne sont pas les seuls et l’hiver n’y est pas pour beaucoup. Le monde est triste, comme pris dans une grande « glaciation du cœur », qui fait une drôle de paradoxe avec le réchauffement climatique. Il y a peut-être un effet « info » : c’est vrai que pas de nouvelles, bonnes nouvelles, « les gens heureux n’ont pas d’histoire » et la catastrophe augmente les tirages des journaux. Mais il y a autre chose : c’est pour tant d’êtres humains cette impression que l’espoir s’est perdu comme un ruisseau joyeux se perd dans la stérilité des sables… ; impression de non-sens, et de l’absurdité du cours des choses : absurdité de ce pouvoir démentiel de l’argent et du profit à tout prix, absurdité de catastrophes naturelles qui frappent, souvent, les plus pauvres. Non, le monde n’est pas seulement triste, il est devenu insensé, il a perdu le sens…
Et voici que Paul nous dit : « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur, je vous le répète, réjouissez-vous ! » (Ph 4,4). C’est vrai que la joie traverse le message chrétien. Mais elle peut faire choc et même scandale : le monde est si triste : est-ce bien le moment de rire aux anges ? De faire comme si la terre ne tremblait pas, comme si un enfant ne mourrait pas de manque toutes les 7 secondes, comme si, comme si … Et notre parole de chrétiens ? La promesse de Dieu ? Comme si l’on peut se contenter d’un futur ! Des promesses, toujours des promesses, oui, mais plus tard. « Bienheureux ceux qui pleurent car ils seront consolés ». « Il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur » (Ap. 21,4). Oui, mais quand ?
Nous sommes tous un jour ou l’autre les deux d’Emmaüs. Qui un jour n’a perdu son espoir, sa joie, son avenir, et même sa foi, quand tout cela s’est cassé contre un grand mur ? Qui n’a jamais fait l’expérience d’un échec terrifiant? Que faire ? Pour eux ? Pour nous ? Comment faire ressurgir la joie de Paul, non comme une provocation, mais comme un fleuve, parfois caché, mais réel et puissant ! Proposons-nous en ce jour un triple parcours, en écho au chemin que le Ressuscité a parcouru avec ces deux pauvres gens perdus et sans avenir.
1 Nous parlons comme chrétiens : de notre foi naît de ce chemin parcouru ensemble, chemin qui nous fait passer du plus grand abattement jusqu’au feu du plus brûlant espoir. Le cœur même de notre foi chrétienne, est une victoire sur ce qui représente le pire des échecs, symbolisé par la croix : souffrance solitude, abandon, humiliation, désespoir, mort… Et pourtant, la lourde pierre du tombeau a été roulée, libérant le Vivant. De cela, nous sommes témoins et nous croyons, en héritiers fidèles de ceux qui ont vu le tombeau vide : « il vit et il crut ». Et nous sommes témoins que le Christ vivant, est à nos côtés pour rouler les lourdes pierres qui écrasent les hommes et les relever de toutes leurs nuits, de tous leurs ensevelissements. Et nous affirmons que cela n’est pas une promesse au futur, réservée à cette Vie autre offerte une fois accompli le grand saut vers la maison du Père. C’est aujourd’hui, ici et maintenant, au ceux même du monde et de nos vies terrestres que s’accomplit la promesse : « Voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps »
Tout cela est bien joli : vous dites, vous chrétiens, que vous le croyez. Vous vous en portez garants et témoins ! Mais cela ne vous coûte que de le dire ! Avez-vous des preuves ? Pouvez-vous nous montrer que tout cela n’est pas que des paroles en l’air ? Des preuves ? Nous n’en avons pas ! Mais nous pouvons aider à discerner, dans le creux du monde et des jours, des signes d’espoir. Si vos yeux, hommes souffrants, sont trop obscurcis par l’ombre et l’épreuve, nous pouvons vous prendre par la main et vous mener doucement vers le bout du tunnel, vers les régions où il fait déjà moins froid. Comme le Ressuscité a accompagné les disciples tout glacés ; en parlant, en écoutant, et essayant de redonner un sens, de réorienter des regards obstinément fixés sur l’échec, peu à peu, des signes minuscules d’espoir sont là ! Ils n’apparaissent pas brusquement, comme si cet accompagnement les faisant sortir comme pas magie, comme un lapin d’un chapeau… Non, celui qui écoute et accompagne ne fait qu’aider celui qui était aveuglé par l’épreuve, à discerner autour de lui ces signes. Il ne s’agit que de rendre l’autre à nouveau perméable à l’espoir et à la possibilité d’une joie…
Cela devient plus réconfortant, amis chrétiens ! Mais montrer, parfois, çà ne coûte guère… vous avez comme quand on est perdu et qu’on demande sa route. « C’est tout droit, puis la 2ème gauche, puis la 4ème à droite, vous passez devant le château d’eau… et on a même jamais trouvé le château d’eau ! ». C’est vrai : pour ne pas se contenter d’une parole, et d’un doigt qui montre, il faut plus : «Petits enfants, n’aimons pas en parole ni avec la langue, mais en action et en vérité » (1 Jn 3,18). « A ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres ». Le Christ a parlé aux hommes et s’est fait témoin du Père. Il a montré aux peuples qui marchaient dans les ténèbres, la lumière et les signes de la présence de Dieu auprès de ses enfants. Mais il n’a pas fait que parler et montrer. Il a été lui-même la Parole et le Signe : il s’est donné totalement et en cela, il prouvait que Dieu ne restait pas étranger aux souffrances des hommes, mais avait choisi de passer aussi par la souffrance et la mort ; pour ensuite les vaincre et nous faire partager sa victoire. A nous, à notre tour, de nous donner : « A ceci, nous avons connu l’amour : il a donné sa vie pour nous. A notre tour, nous devons donner notre vie pour nos frères » (1 Jn 3,16).
Le monde est triste, le monde a froid. Il lui faut un médicament. Et pourquoi pas celui que préconise le bon docteur Paul qui a beaucoup appris auprès de Celui qui soigne si bien l’humanité qui souffre : une dose de foi, une dose d’espérance, et enfin, une bonne grosse dose sans modération, la plus importante : « Maintenant, il reste trois choses : la foi l’espérance et l’amour, mais la plus grande, c’est l’amour »
Intervention du père Benoît Aubert, les deux disciples d’Emmaüs ; Lc 24, 13-35
Lors de préparation au mariage ou au baptême, j’aime poser la question suivante : « pour vous, qu’est-ce que c’est qu’être chrétien » ? Le plus souvent, on me répond : « vivre avec des valeurs chrétiennes, celle de nos parents ». C’est pas mal mais être chrétien, c’est d’abord cet échange fou d’amour entre le Christ et nous. Si nous ne sommes pas amoureux du Christ, notre vie de foi risque de s’assécher très vite. La foi n’est plus qu’une tradition. Dieu est tout à fait secondaire et finit par disparaître de la vie de ces « chrétiens ». Intellectuellement, je comprends très bien cet enchainement.
Alors je leur dis: « si vous voulez être des chrétiens heureux, il vous faut faire l’expérience de la rencontre avec le Dieu vivant ». En général, on me répond : « OK, mais Dieu je ne le vois pas ». En fait, il me semble que Dieu est là mais souvent ils sont empêchés de Le voir. Nous-mêmes, bien souvent, nous sommes empêchés de Le voir. C’est l’expérience des pèlerins d’Emmaüs. Plus largement, les récits d’apparition de Jésus à ses disciples après sa Résurrection pointent les dangers spirituels qui nous empêchent de Le voir et donc de nourrir notre amitié avec Lui.
Par exemple, je pense à l’apparition de Jésus à Marie-Madeleine telle qu’elle nous est rapportée dans l’évangile de Jean. Jésus est devant elle, dans le jardin, et elle est incapable de Le reconnaître. Pourquoi ? [silence] Parce qu’elle cherche un cadavre et que l’homme qui se tient devant elle est vivant… Le message est clair : N’ayons pas une perception trop étriquée de Dieu. Ne l’enfermons pas dans une image toute faite. Même si cette image est vraie, elle est incomplète et nous risquons de ne pas Le reconnaître quand Il se tiendra devant nous.
Et puis, il y a aussi ce passage que nous venons d’entendre. La situation est la même : les disciples ont Jésus devant eux et ils sont incapables de Le reconnaître. Mais cette fois-ci, le problème spirituel, cause de cette non-reconnaissance, est différent : ils ont tout simplement – si j’ose dire – l’espérance dans les chaussettes; ils sont touchés par la « sinistrose » ; ils parlent de Jésus au passé : « Nous espérions, nous, que c’était Lui qui allait délivrer Israël » et depuis plus rien ou pas grand-chose… Voilà un message tout aussi important que le premier : Nous risquons de ne pas reconnaître Dieu vivant dans notre vie si nous nous laissons toucher par la « sinistrose » ; si notre espérance est atrophiée ! Et quelle manque pour notre vie de foi si nous laissons Dieu passer devant nous sans savoir qu’Il était là…
Cet épisode de la rencontre de Jésus avec les deux pèlerins d’Emmaüs non seulement nous alerte mais bien plus il nous donne une réponse à ce problème spirituel du manque d’espérance. Jésus fait appel à leur foi et les plonge dans les Écritures. Ils ont le droit à une catéchèse biblique certainement passionnante qui les remet sur de bons rails…
Oui, la Bible peut être notre bouée de sauvetage quand nous sombrons dans un océan de désespérance. Et je pense tout particulièrement aux psaumes. Si nous nous retrouvons dans cette situation : rien ne va, nous ne voyons que le côté négatif des choses, nous sommes grognons,… n’hésitons pas à « dégainer » notre Bible et à prendre, par exemple, le psaume 22, celui-là même que Jésus a prié sur la Croix.
Le psalmiste décrit sa situation qui est de plus en plus sombre. Il est seul contre tous et les choses sont telles qu’il envisage sa mort : ils voient les gens autour de lui qui partagent déjà ses vêtements. Et bien, au plus sombre de son existence, il lâche ce cri adressé à Dieu : « Tu m’as répondu ». Comment ne pas être saisi…
Ce cri, c’est celui du psalmiste, celui de nombreux croyants et par excellence celui du Christ.
Ce cri, c’est la preuve que la mort n’a pas le dernier mot, qu’aucune situation n’est désespérée.
Ce cri, c’est l’assurance pour le chrétien qu’au plus profond de nos misères, le Christ est avec nous. Il nous aide à pousser ce cri et surtout, Il nous rassure en nous disant que : « Oui, Dieu entend notre prière et nous fait passer de la mort à la vie »…
Si vous avez encore un peu de courage, je vous propose une autre piste pour éviter de tomber dans la sinistrose. Notre manque d’espérance vient parfois du fait que notre cœur est atrophié ; nous sommes alors dans l’impossibilité d’espérer. Que pouvons-nous faire ? [Silence]
Essayons déjà de réveiller notre émerveillement pour libérer notre capacité à espérer. « Réveiller notre émerveillement » – j’aime beaucoup cette expression.
Dans mon ministère, j’ai beaucoup de grâces. L’une d’entre elles est certainement de partir chaque été accompagner des groupes de chrétiens en pèlerinage en Terre Sainte. Le pèlerinage dure 15 jours et il s’ouvre par 5 jours au désert. Ce passage est essentiel pour plusieurs raisons et notamment parce que très souvent le pèlerin est saisi par ces paysages extraordinaires qui le sortent de son quotidien. Je pense à notre première nuit à la belle étoile dans le désert du Négev et également cette messe que nous célébrons le deuxième jour, sur les hauteurs d’Eilat avec comme vu la Mer Rouge et ces montagnes de gré rouge tellement caractéristiques de la région du Sinaï. En voyant ces paysages superbes, notre émerveillement est vraiment réveillé, notre cœur s’élargit et nous sommes alors davantage capables de nous émerveiller dans les petites choses, d’espérer – parfois « contre toute espérance » – et discerner la présence de Dieu dans notre vie et dans celle de nos frères.
Il n’est pas facile de partir en Terre Sainte à chaque fois qu’on se rend compte que notre cœur se durcit mais nourrissons-le de Beau : une simple ballade dans le parc de la Courneuve, l’écoute d’une très belle musique, la lecture d’un poème,… Le Beau pour nous faire reconnaître le Vrai !
Et puis, je ne peux pas m’empêcher de rajouter quelque chose puisque je termine une semaine de retraite spirituelle. Pendant ce temps de repos, je me suis plongé dans la biographie de deux jeunes filles toutes les deux mortes très jeunes, l’une en 1975 et l’autre en 1990: Claire de Castelbajac et Chiara Luce Badano. Ce qui m’a beaucoup frappé, en plus d’une mort héroïque, c’est la générosité de ces deux jeunes filles. Il y aurait tellement à dire…
Regardez Claire : A dix ans, à une amie qui a un peu de vague à l’âme, elle la prend à part et lui dit cette phrase admirable : « Viens, allons nous occuper des autres ». Et que dire de Chiara Luce ? Un seul exemple, là aussi admirable. A 7 ans, ça maman lui propose de donner une partie de ses jouets à des enfants pauvres de son village. Elle commence par refuser et une demi-heure plus tard elle se met à trier ses jouets. Quand ça maman revient, attirée par le bruit, Chiara lui explique que le tas de jouet en bon état sera celui qu’on donnera aux pauvres car il faut de beaux jouets pour les enfants pauvres.
Quand je lis de tels témoignages, quand j’en suis parfois un témoin direct, je suis émerveillé quelque soit la dureté de mon existence à ce moment-là. Qu’il est bon de se nourrir de ces perles et de ne pas voir uniquement ce qui va mal ! C’est ainsi que nous continuerons à vivre portés par une véritable espérance et qu’ainsi nous serons capable de reconnaître le passage de Dieu dans notre vie.
Dans notre prière, demandons à Dieu de savoir poser ce regard de vie sur nos existences et sur le monde. Que nous sachions reconnaître ce qu’il y a de beau et de bon. Et ainsi nourrir notre espérance et alors voir Dieu qui se tient devant moi !
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